sieranevada - affproContrairement à ce que laisse supposer son titre Sieranevada n’est pas un western. C’est même tout l’opposé. D’une part car il se déroule à l’est, et plus exactement en Roumanie. D’autre part car son rythme, son sujet et sa conception le rattache plutôt à du cinéma Art & Essai pur et dur… Ici, pas de chevauchées fantastiques ou de duels au soleil, on évolue presque en huis-clos et les duels sont essentiellement verbaux et psychologiques.

Le premier plan donne le “La” : C’est un long plan-séquence de plus de cinq minutes, quasi immobile, où la caméra enregistre les allées et venues de personnages devant un vieil immeuble, dans une rue de Bucarest. On finit par comprendre qu’il s’agit d’un couple qui organise la garde de sa fille pour l’après-midi. Ils doivent se rendre en voiture à un déjeuner dans la famille du mari, Lary (Mimi Branescu), à l’autre bout de la ville. En route, ils se disputent à propos de la tenue de danse de leur fille, des courses, des prochaines vacances. La femme prévient : ils déjeunent rapidement et partiront avant 14 h.

Ce n’est pas gagné. Il ne s’agit pas d’un déjeuner ordinaire mais d’une commémoration. Le père de Lary est décédé depuis quarante jours et, conformément aux traditions, sa mère organise ce déjeuner de famille pour aider l’âme du défunt à trouver la paix. Pour cela, il y a des règles à observer. Par exemple, il faut que l’un des neveux du mort joue son rôle en enfilant l’un de ses costumes et en présidant la tablée. Hélas, l’élu, Sebi (Marin Grigore) baigne dans les vêtements, trop grands pour lui, et il faut les retoucher. Les femmes du foyer s’activent pour faire les ourlets et les plis. De toute façon, avant de commencer à manger, il faut que le Pope bénisse les lieux et la nourriture. Or celui-ci est en retard, à cause d’une célébration quelconque, des bouchons ou des défaillances des transports en commun…

En l’attendant, les convives discutent plus ou moins aimablement.  Les hommes échangent des vues sur l’attaque de Charlie Hebdo, survenue quelques jours auparavant, sur les attentats du 11 septembre 2001, sur les théories officielles et les thèses conspirationnistes. Du côté des femmes, la tension est tout aussi palpable : Une des soeurs s’affronte avec une vieille voisine nostalgique de l’ère communiste.  L’autre houspille sa fille, qui ose débarquer en compagnie d’une amie croate, ivre morte et prompte à vomir sur le fameux costume.
Le beau-frère du défunt vient aussi perturber la fête. Il vient régler ses comptes avec son épouse, qui ne peut plus le supporter depuis qu’elle a découvert ses multiples infidélités…

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La caméra, installée dans le couloir exigu de l’appartement, passe d’une pièce à l’autre, d’une conversation à l’autre. On saisit des bribes de discussion, selon l’ouverture et la fermeture des portes. Ce parti-pris de mise en scène permet au cinéaste de donner du liant à ce récit-choral foisonnant et de créer une forme de tension. Il permet également d’observer un microcosme bouillonnant, représentatif de la société roumaine, et de créer une variation sur la vérité et le mensonge. Comme les personnages, le spectateur ne saisit que des petits instants de vie. Il se forge son opinion sur les personnages et les situations à partir des éléments dont il dispose. Il ne peut donc prétendre détenir une vérité absolue sur ce qu’il se passe au sein de cette cellule familiale. Et s’il ne peut pas le faire à ce niveau, il ne peut pas le faire non plus à plus à l’échelle de l’histoire de l’humanité. A travers les secrets et mensonges qui rongent cette famille roumaine, Cristi Puiu s’interroge sur l’histoire de son pays, sur les versions qu’en ont donné les dirigeants communistes, après la seconde guerre mondiale, puis leurs successeurs, après la chute du régime de Nicolae Ceaucescu. Il veut ainsi inviter le spectateur à mieux utiliser son libre-arbitre et à ne pas accepter pour argent comptant la vérité officielle assenée par les média et les hommes politiques. Pas question, pour autant, d’adhérer à des thèses conspirationnistes et à tout remettre en question : celui qui croit que les récents attentats terroristes ont été fomentés par les gouvernement occidentaux ne se base que sur des éléments polémiques trouvés sur internet. Mais Lary, qui se moque gentiment de lui, est incapable de prouver la véracité de la thèse officielle. En fait, le cinéaste propose de ne pas accepter bêtement les dogmes, qu’ils soient politiques ou religieux, et de ne pas rejeter les opinions des autres, aussi absurdes soient-elles. C’est par le dialogue dans le respect mutuel que peut se forger l’unité nationale et l’amitié entre les peuples.
Le dernier plan du film va dans ce sens : enfin attablés après de multiples contretemps et péripéties, les personnages mettent de côté leurs divergences et partagent un fou rire. Les liens familiaux distendus se resserrent et la paix est rétablie, au moins pour un temps.

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Le dispositif de mise en scène est intéressant. Le propos du cinéaste aussi. Mais il y a un hic : la durée du film, excessive. 2h50 de chassés-croisés dans les couloirs, d’engueulades et de dialogues sans intérêt, ça fait long, surtout si on a du mal à s’attacher aux personnages principaux, qui ont tous des côtés agaçants. A l’instar de la scène initiale, interminable, il n’était probablement pas nécessaire de faire traîner à ce point certaines situations, certains dialogues. Cela plombe inutilement le récit. Cristi Puiu s’en sort grâce à sa direction d’acteurs, l’utilisation à bon escient de petites touches humoristiques et un talent certain pour créer de belles scènes, comme celle qui contient la clé du film, où Lary voit certaines de ses certitudes s’effondrer comme des châteaux de cartes.

Cela dit, tout le monde n’aura pas la patience d’attendre le dénouement. Le cinéaste roumain risque de perdre beaucoup de spectateurs dès la première demie-heure de film et sa présence au palmarès du 69ème Festival de Cannes est loin d’être assurée…

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Note :
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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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